Molotov TV : perfectible

J’attendais avec impatience l’arrivée du projet Molotov.TV, qui fait parler de lui depuis déjà plus d’un an : on savait que la gestation était longue, en particulier à cause des négociations juridiques avec les ayants-droits.

Les forces en présence sont impressionnante : Jean-David Blanc (un jour, les Jean-David domineront le monde…), l’ancien fondateur d’AlloCiné, Pierre Lescure, qu’on n’a plus besoin de présenter. L’association entre un entrepreneur solide et un carnet d’adresses indépassable. Sans doute la meilleure recette pour tenter de changer la donne dans le domaine complexe de la diffusion TV.

Ca fait en effet plusieurs années que tous ceux qui ont tenté d’aborder le sujet des flux TV se sont cassés les dents ; toutes les réussites l’ont été dans des domaines de création de nouveaux supports, YouTube en tête. Mais à aucun moment le domaine de la diffusion classique n’a été vraiment impacté, et ce pour une raison majeure : les droits de diffusion, et la capacité des acteurs en place de tout faire pour maintenir leur positionnement, en ne l’ajustant qu’à la marge.

Il y a toutefois une évolution importante qui existe depuis quelques années : le catchup TV, cette fonction qui permet de revoir, pendant une courte période, une émission de TV. Bien que populaire, cette fonction n’a pas vraiment évoluée depuis ses débuts (hormis pour l’insert de pubs de plus en plus lourdes…), et surtout n’a en rien impacté le fonctionnement habituel d’une télévision « broadcastée » : un flux continu d’images, structuré autour d’une grille de programmes indémontable. Si on veut se tenir informé, il faut être devant son poste à 20h00.

Molotov.TV s’est fixé comme mission de casser ce moule et de déstructurer, délinéariser ce flux TV. On reprend les contenus, mais on les extrait de leur grille de programme et on donne un accès libre et naturel qui mime ce qu’on connaît sur les médias « alternatifs » que sont Youtube ou Netflix : on peut rechercher par catégorie, par mots-clés, commencer un programme, le reprendre plus tard, etc…

Après près d’un an de beta-tests, l’application est de sortie, et est (ou sera au cours des prochaines semaines) disponible sur de nombreuses plateformes : Mac et PC, mais aussi iPad, AppleTV, Android, iPhone, Samsung SmartTV… Pour être clair, j’attendais la sortie de ce service depuis longtemps, et je suis un peu déçu par ce que je découvre. Mais le plus désappointant est que j’ai très peu de choses à reprocher à Molotov.

Un challenge très complexe : les droits d’accès

Pour « délinéariser » les contenus TV, le challenge de Molotov était de mettre à disposition de manière interactive trois types de contenus amenant chacun leur lot de complexité :

  • les contenus du passé, pour faire un ‘replay’ comme le font les applis et sites actuels de Catchup TV
  • les contenus en direct, tels qu’ils sont broadcastés par les chaines de TV
  • les contenus du futur, qui sont annoncés dans les grilles de programmes

MolotovTV propose une application unique rassemblant ces trois cas dans une interface plutôt très bien foutue, intuitive, fluide et élégante. On se promène dans une base de données unique regroupant les programmes passés, présents, et futurs, et, suivant le contexte, on y accède simplement. L’app est fluide, l’image de relative bonne qualité, et le mode premium permet d’accéder à du contenu en haute-définition. La montée en charge semble gérée correctement, les ingés en charge du projet ont bien bossé.

Malheureusement, tout ceci est (pour le moment ?) fortement contraint par les restrictions imposées par les diffuseurs de contenu. Les équipes autour de Pierre Lescure ont réussi presque l’impossible : réunir tous les acteurs français (à l’exception du groupe Canal+) pour mêler les contenus de TF1, France Télévisions, M6… dans une même interface. Rien que ça est un exploit louable. Malheureusement, tout est dans le mot « presque » : chacun des acteurs est venu en apportant de nouvelles restrictions, rendant au final l’expérience utilisateur plutôt décevante.

Du live réussi

Les contenus ‘en live’ sont plutôt bien intégrés : on passe de manière fluide d’une chaîne à l’autre, un écran présente de manière élégante la mosaïque des programmes. Il manque encore une intégration plus poussée des programmes (quel est le programme suivant par exemple), et des bonus techniques qu’on a appris à apprécier sur d’autres supports, tels que le « picture-in-picture » permettant de surveiller un programme pendant qu’on en regarde un autre.

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Les programmes en « live » sont présentés d’une manière agréable et inédite pour un consommateur de contenus en France

La fonction « magnétoscope » n’est pas encore disponible, mais on peut imaginer que tout ceci va évoluer dans les semaines à venir. Pour un peu, on parviendrait à en oublier complètement le broadcast habituel (je continue à regarder chez moi la TV via la TNT classique) pour passer sur ce mode de visualisation un peu plus interactif. Bien entendu, les contenus français ne sont disponibles qu’en France.. mais on finit par avoir l’habitude de ce genre de restriction.

Un replay quasi-inexistant

Les contenus « passés » sont en revanche ceux qui souffrent le plus des contraintes des diffuseurs. La promesse était la suivante : on se balade dans l’ensemble des programmes TV de toutes les chaînes, et on s’affranchit de la contrainte du direct pour pouvoir consulter un programme même si on l’a loupé.

La réalité est malheureusement beaucoup plus contrainte :

  • déjà, TF1 et M6 ont refusé d’intégrer leur replay à Molotov. Rien n’est disponible donc pour ces chaînes, ainsi que pour les chaînes de ces groupes (et ça commence à faire : W9, 6Ter, TMC, HD1…). En gros, on n’a accès au replay que pour les chaînes de France Télévisions. Aouch !
  • De plus, le replay de ces dernières chaînes reste limité par diverses contraintes de droit. Ne comptez pas par exemple visualiser un film en replay.
  • Enfin, le replay n’est disponible que pour une très courte période (7 jours la plupart du temps). Mais on retrouve là la contrainte classique des systèmes de catchupTV.
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Sur les programmes de France TV, on a sur le même écran les programmes passés et futurs. Il semble possible de bookmarker (et donc enregistrer) certains programmes passés, mais ça reste encore flou

Concrètement, pour regarder l’Amour est dans le Pré (oui, je regarde l’Amour est dans le Pré, je fais ce que je veux !), j’ai dû ressortir l’app 6Play (sur mon iPad bien sûr, elle n’est pas dispo sur l’AppleTV). En gros, si vous n’anticipez pas (via la fonction bookmark que je décris dans le paragraphe suivant), vous avez de fortes chances de louper votre programme. Difficile de ne pas être déçu.

On peut imaginer que la situation évolue si le service prend du poids. On peut également espérer que d’autres fonctions de location (payante) de contenu arrivent à terme sur le service. Mais là aussi, les acteurs déjà en place n’accepteront probablement de partager une partie de ces activités que si Molotov devient un poids lourd du secteur.

Un futur encore incertain

L’autre promesse de Molotov (et aussi un des leviers forts de son modèle financier), c’est la possibilité d’enregistrer les programmes de son choix : l’app joue alors le rôle d’une sorte de magnétoscope programmable, on « bookmarke » le programme à venir de son choix, et, après sa diffusion, il est disponible dans son espace personnel.

La fonction est prometteuse… mais n’est pas encore active. Elle est en effet liée à la parution d’une loi sur la création qui a été, comme par hasard, conçue pour s’adapter parfaitement à cette activité de Molotov (merci le lobbying). Cette loi a été votée, est parue au journal officiel, mais Molotov semble dire qu’il soit nécessaire d’attendre pour activer cette fonctionnalité. L’argument semble un peu capillotracté, mais soit.

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L’enregistrement, c’est (pas) maintenant

Cette fonction semble bien intégrée techniquement, et sera plutôt pratique quand elle fonctionnera. Bien entendu, cela implique d’anticiper les choses et de bookmarker le programme avant qu’il soit diffusé ! Ce qui est une contrainte finalement stupide techniquement, puisqu’on se doute que les programmes seront tous pré-enregistrés par Molotov indépendamment des demandes individuelles. Là encore, la contrainte juridico-contractuelle fait sa loi. Néanmoins, l’interface du service semble laisser la possibilité d’enregistrer certains programmes passés (selon quels critères ?). Tant que la fonction n’est pas pleinement opérationnelle, difficile de savoir précisément ce qu’il en est.

Un choc : des contenus affligeants

Je terminerai par une remarque subjective : Molotov a un vrai talent pour mettre en avant et présenter les contenus d’une manière inédite dans le domaine de la télévision. On prend un vrai plaisir à naviguer dans les programmes. Malheureusement, le second effet kiss-kool, pour moi du moins, a été de constater à quel point les programmes « intéressants » (avec mes critères hein, ça reste du subjectif) deviennent rarissimes sur la télévision française. En tout cas, la comparaison avec la richesse foisonnante de ce qui se passe du côté de Youtube est cruelle.

Finalement, on en vient à se dire que regarder la TV de manière ultra-passive, en subissant le flux et en n’interagissant qu’avec un zapping stérile, c’est aussi un moyen de déconnecter son cerveau et de ne pas avoir le recul permettant de réaliser à quel point le contenu est médiocre.

La révolution de la TV est en marche, mais il reste du chemin

Jamais une startup n’est allée aussi loin dans la réappropriation des contenus TV, et la couverture médiatique autour de Molotov est justifiée. Malgré la déception à court terme, je vais rester très attentif sur la capacité de cette structure à améliorer et faire évoluer son modèle, pour arriver à devenir ce dont elle a l’ambition : le point d’entrée principal du consommateur d’images. Elle a beaucoup d’atouts pour y parvenir, et sa plateforme technique qui est une réussite n’en est pas le moindre.

Une de mes interrogations, maintenant que j’ai le produit entre les mains, est la pertinence d’isoler le contenu TV du reste du web. Bien sûr, il serait illusoire d’avoir tout dans une seule app. Mais j’avoue qu’à l’usage, j’ai bien plus souvent envie de cliquer sur « Netflix », sur « iTunes Store » ou sur « Youtube » que sur Molotov, si je souhaite avoir un programme de qualité. Peut-être que des contenus plus hybrides feront leur apparition sur le service à terme (on pourrait imaginer l’intégration par exemple de créateurs de contenus indépendants, comme Arrêt sur Images, ou de Youtubeurs structurés), l’idée ne serait pas forcément déconnante. A suivre en tout cas !

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